LES MALASPINA ET LES MONARQUES ESPAGNOLS

Pendant plus de 500 ans, les souverains ibériques exercèrent leur souveraineté sur de multiples états italiens, dont la mémoire s’est conservée dans les titres du Roi d’Espagne jusqu’à aujourd’hui. Durant cette longue période, et dans les différents territoires qu’ils avaient à leur charge, ces souverains ont pu souvent s’appuyer sur une aristocratie italienne dévouée, dont la Maison Malaspina constitue l’un des exemples les plus emblématiques, non seulement par la durée et la constance de cette fidélité, mais aussi par la force de son engagement. 

 

Du XIVème au XIXème siècle, de la Corse à la Sardaigne, des Duchés de Milan et Parme au Royaume des Deux-Siciles, l’histoire témoigne abondamment de l’engagement de nombreux Malaspina auprès de la couronne espagnole, culminant à la fin du XIXème siècle en la personne de Alejandro Malaspina, le célèbre navigateur qui fut en son temps pour l’Espagne ce que Cook et La Pérouse furent au Royaume Uni et à la France. 

 

 

Les Malaspina et les Rois d’Aragon en Corse et Sardaigne

 

 

Corse

 

L’investiture du Roi Jacques II d’Aragon comme Roi de Corse en 1305 par le pape Boniface VIII succèdait à plusieurs siècles de troubles provoqués par les affrontements entre les républiques de Pise et Gênes. Pendant ces siècles, l’île s’est trouvée sous le contrôle intermittent des Malaspina, marquis de Massa, qui put jouer comme une force de stabilité dans l’attente des rois ibériques. 

 

Le lien des Malaspina avec la Corse remonte à leur ancêtre Boniface I, nommé par Charlemagne gouverneur de Toscane en 813, et qui étendit son influence jusqu’à la Ligurie et la Corse. C’est d’ailleurs à son fils, Boniface II, lui aussi Marquis de Toscane et Préfet de Corse, combattant des Maures, que l’on doit la fondation de la ville éponyme de Bonifacio. 

 

En 1012, Guglielmo Malaspina, Marquis de Massa, seigneur de Gavi et de Parodi, général des galères pontificales, débarque en Corse sur ordre du pape Benoit VIII à la tête d'une expédition contre les Sarrasins. Sous la protection de la papauté, les Malaspina, marquis de Massa, resteront malgré les aléas politiques gouverneurs de la Corse pendant près d’un siècle, avant que l’île ne passe aux Pisans en 1098. 

 

Après une longue période de chaos, c’est Adelasia d’Arborea de Cagliari (Sardaigne) qui en 1236 rend hommage au Saint Siège pour la Corse. Fille de Mariano II, mariée à Enzio de Souabe, fils de Frédéric Barberousse, elle descend par sa mère des Malaspina et des marquis de Massa-Corsica, une branche cousine qui possédait en Corse de vastes territoires. 

 

En 1269, Isnardo Malaspina, marquis de Massa, est envoyé sur l’île par Pise qui le nomme Gouverneur de la Corse, quelques décennies avant l’investiture papale des Rois d’Aragon.

 

Accordés au début du XIVème siècle, les droits des rois d’Aragon sur la Corse, régulièrement réaffirmés, seront néamoins battus en brèche un siècle et demi plus tard, après que la papauté ait confié en 1453 l’administration de l’île à l’Uficio di San Giorgio, une banque génoise. 

 

Très tôt, certains Malaspina prennent parti contre l’Uficio di San Giorgio, et se rallient aux aragonais. Le cas le plus emblématique reste celui de Simone II da Mare, un Malaspina de San Colombano, fief historique de la famille, qui dès 1453 refuse de reconnaître le gouverneur nommé par l’Uficio. En 1454, sollicité par les aragonais, il lance avec d’autres seigneurs un mouvement de révolte finalement écrasé par les troupes génoises. Malgré cela, son fief restera l’un des rares territoires indépendants du contrôle de l’Uficio

 

Malgré le contrôle administratif exercé par l’Uficio di San Giorgio, honni des Malaspina, les droits espagnols resteront néanmoins toujours en vigueur, comme en témoigne le fait que Ferdinand I, roi de Sicile péninsulaire, fils d’Alphonse V, accorde en 1485 des fiefs à certains de ses vassaux corses. En 1504, la titulature revient à Ferdinand II de Castille, également roi de Sardaigne, et sera transmise sans discontinuer à travers les siècles et les dynasties royales jusqu’à aujourd’hui. Quoique l’intégration de la Corse dans le royaume de France au XVIIIème siècle ait rendue la titulature espagnole plus théorique qu’effective, les Malaspina insulaires ont conservé jusqu’à aujourd’hui le souvenir de leurs suzerains hispaniques. 

 

  

Sardaigne

 

Comme en Corse, les relations entre les rois d’Aragon et les Malaspina en Sardaigne seront placées sous le signe de la recherche d’un intérêt commun dans un contexte d’affrontements politiques incessants. Là encore, l’histoire de l’île, encore mal connue pour le bas moyen-âge, invite à considérer ces relations du point de vue d’une forme de passation de pouvoir entre les marquis toscans et les rois espagnols. 

 

Certaines sources font remonter l’implantation des Malaspina en Sardaigne à leur participation aux expéditions contre les Sarrasins, et le partage en 1051 de la Sardaigne entre Pise et diverses familles toscanes et ligures.  La présence des Malaspina en Sardaigne est en tout cas bien attestée dès la deuxième moitié du XIIème. En 1185, Moruello Malaspina, fils d’Obizzo le Grand, donne sa fille Adelasia au marquis Guglielmo, alors gouverneur souverain (giudice) de Cagliari, provenant de la maison des Massa-Corsica, branche cousine des Malaspina. Par le biais des alliances matrimoniales, les Malaspina gagnent peu à peu un contrôle plus ou moins direct sur les plus importantes juridications sardes, acquérant ainsi de vastes territoires. Entre le XIIIème et le XIVème, les nombreuses possessions des Malaspina sur l'île étaient aux mains de quatre marquis Malaspina, issus des branches de Giovagallo, Mulazzo et Villafranca. 

 

Au début du XIVème siècle, les Malaspina facilitent l’arrivée Jacques II d'Aragon en Sardaigne, en lui garantissant l’accès d’Osilo ainsi que du port de Bosa, défendu par un château : deux points stratégiques pour la conquête de l'île. En échange de la souscription d'un acte de vassalage, les marquis obtiennent à leur tour l'aide du Roi d’Aragon dans leur lutte contre les troupes génoises. Jacques II place les marquis, désormais ses vassaux, en possession des fiefs de Bosa et Osilo, ce qui selon le droit barcelonais, leur garantissait "mero e misto imperio" et toute juridiction criminelle et civile. Témoignage de la reconnaissance royale, contrairement aux autres vassaux, les Malaspina ne doivent ni cens, ni obligation militaire.

 

Quelques années plus tard, quand l'infant Alphonse ouvre en 1323 la campagne de conquête du "royaume de Sardaigne et Corse", Azzone Malaspina, des marquis de Villafranca, vient lui prêter serment au nom de tous les Malaspina durant le siège de Villa di Chiesa. En 1326, Azzone Malaspina se rend en Catalogne auprès du roi Jacques II d’Aragon, qui lui donne en fief le château d’Osilo, et confie aux autres Malaspina les baronies de Montes, Figulinas et Coros avec les ports de Frigianu et Santa Filitica.

 

En 1336, Pierre IV d’Aragon renouvelle l’investiture des fiefs malaspiniens, reçevant pour cela à Lleida Giovanni Malaspina de Villafranca, au nom des autres marquis Malaspina. A sa mort en 1342, faute d’héritiers légitimes, Giovanni laisse ses biens au Roi d’Aragon. Cependant, mis en difficulté par un contexte politique de plus en plus mouvementé, les Malaspina se détournent peu à peu des affaires sardes. A la mort des marquis Federico et Azzone Malaspina en 1365, la Maison se replie sur ses possessions péninsulaires menacées par Milan et Florence. 

 

C’est désormais essentiellement sur le sol de l’Europe continentale que se noueront des relations séculaires entre les souverains hispaniques et les Malaspina. 

 

      

Les Malaspina, Charles V et Philippe II

 

 

Les Malaspina, feudataires du Saint Empire depuis l’investiture de leur ancêtre Oberto comme Comte Palatin par Otton I au Xème siècle, sont toujours restés fidèles au trône impérial. C’est donc naturellement qu’ils manifestèrent cette fidélité à Charles V en diverses occasions, notamment lors de batailles fameuses (siège de Vienne ou de Sienne etc…). L’histoire témoigne cependant que cet attachement à la Couronne d’Espagne dépassa le simple cadre de la fidélité impériale, puisque, dans une parfaite continuité, il se manifesta également à l’égard de Philippe II.  

 

Si le jeune marquis Federico Malaspina, qui dirigea les cavaliers de Charles V lors de la défense de Vienne contre les armées de Soliman en 1532, mourut prématurément l’année suivante et ne put donc démontrer cette fidélité à la Couronne espagnole, tel ne fut pas le cas par exemple du marquis Spinetta Malaspina, capitaine de cavalerie valeureux, récompensé pour ses mérites par Charles V, et qui continua de servir Philippe II. 

 

Le cas le plus emblématique de cet attachement indéfectible reste celui de la dynastie Cybo-Malaspina, famille souveraine de l’état de Massa et Carrare pendant près de quatre siècles.

 

La marquise Ricciarda Malaspina, héritière en 1519 de cet état toscan indépendant confié aux Malaspina au XVème siècle, mariée à Lorenzo Cybo, Duc de Ferentillo, issu d’une vieille famille patricienne byzantine, décide en 1529 de se placer sous la protection de Charles V qui lui accorde l’investiture impériale. Son fils et héritier Alberico I Cybo-Malaspina va plus loin, en se reconnaissant en 1554 vassal de l’Empereur. Modernisateur, soucieux de développer ses états dans la paix et la prospérité, il obtient grâce à ses succès économiques et culturels la transformation de Carrare en marquisat impérial en 1558, et dix ans plus tard l’élévation de Massa au rang de principauté. Cependant, plus encore qu’à Charles V au service duquel, quoique de tempérament pacifique, il combat notamment à Sienne en 1555, il restera attaché tout au long de sa vie à Philippe II, pour qui il se bat en 1557 contre les français à Saint Quentin, et qui lui confèrera les titres de baron de Padula (1566) et de marquis d’Aiello (Calabria) (1569). 

 

En 1559, Alberico I se rend auprès du souverain dans les Flandres. Témoignage de sa confiance, le monarque missionne alors le fin diplomate pour aller porter ses condoléances à Catherine de Médicis, récemment veuve du roi Henri II, et surtout solliciter le voyage de leur fille Isabelle de Valois, future épouse du Roi d’Espagne. Après quoi Alberico I se rend à la Cour d’Espagne, où il demeure un an au service du Roi, remplissant les fonctions de Grand Chambellan. Il quitte la Cour en janvier 1560, rappelé en Italie par l’élection du Pape Pie IV, un ami de jeunesse. 

 

Pour autant, Alberico I Cybo-Malaspina conservera jusqu’à sa mort en 1623 une grande fidélité à la mémoire de Philippe II. En témoigne la commande en 1620-1623 d’une sculpture allégorique en marbre, où une cigogne, symbole d’amour filial, se trouve associée à un aigle, emblème héraldique de la maison de Habsbourg, sculpture interprétée comme l’expression de sa dévotion à Philippe II. En 1650, cette sculpture est intégrée dans un ensemble composite élaboré par l’artiste Orfeo Boselli, et sous le nom de L’apothéose de l’empereur Claude, est aujourd’hui conservée à Madrid au musée du Prado. 

 

On l’a vu, l’attachement de nombreux Malaspina à la Couronne espagnole ne se limite pas aux Cybo-Malaspina : hormis les marquis Federico et Spinetta Malaspina, il faudrait également mentionner par exemple Horacio Malaspina, plus connu sous le nom de Celio Malespini, célèbre auteur du XVIème siècle italien, par ailleurs traducteur d’œuvres espagnoles comme le Jardín de Flores curiosas d’Antonio de Torquemada, surtout connu pour avoir été le premier éditeur de la Jérusalem Libérée du Tasse, et qui participa à la guerre des Flandres avant de se mettre au service de Philippe II à la Cour du Duché de Milan en 1581. 

 

Néanmoins, les Cybo-Malaspina purent se distinguer non seulement par l’indéfectibilité de leur attachement, mais aussi par un engagement désintéressé parfois non dépourvu de risques. Ce fut notamment le cas de Carlo II Cybo-Malaspina, Duc de Massa, qui au début du XVIIIème siècle lors de la guerre de succession au trône d’Espagne, ne put se départir de sa partialité en faveur de la Maison de Bourbon, aux dépends des Habsbourg du Saint Empire auxquels il était cependant lié par son serment de fidélité. Cela au risque de perdre ses états, comme il advint par exemple au marquis Centurioni de Gênes. 

 

Carlo II Cybo-Malaspina inaugure ainsi l’attachement de la Maison Malaspina à la dynastie des Bourbons d’Espagne, sensible dans les différents territoires espagnols d’Italie, et qui culminera en la personne d’Alejandro Malaspina.  

 

 

Malaspina et les Bourbons d’Italie

 

 

De nombreux Malaspina se sont trouvés au service des Bourbons d’Espagne dans l’Italie des XVIIIème et XIXème siècle, tant dans le Duché de Parme que dans le royaume de Naples et des Deux Siciles. Officiers, diplomates, ou servant dans les différentes cours, ils ont bénéficié de la confiance des monarques, évoluant dans leur proximité immédiate, et ont pour certains marqué leur époque.  

 

Duché de Parme

 

Dès leur installation à Parme, Don Philippe, infant d’Espagne, second fils de Philippe V d’Espagne, Duc de Parme, Plaisance et Guastalla, et son épouse l’infante Louise-Elizabeth, fille du roi Louis XV, ont bénéficié du service rapproché d’un couple malaspinien fameux.

 

Le marquis Giovanni Malaspina della Bastia, Gentilhomme de chambre de Don Philippe, était issu de la vieille lignée des marquis Malaspina de Villafranca. Son épouse, Anna Maria Malaspina, provenait quant à elle de la lignée des marquis de Mulazzo, qui engendra également Alejandro le navigateur. Elle officia pour sa part en tant que dame d’honneur de Louise-Elizabeth, qu’elle accompagna dans ses voyages à Versailles, parfois rejointe par son mari, dépêché par Don Philippe en tant qu’homme de confiance et diplomate. 

 

Le Duc de Luynes a immortalisé dans ses Mémoires ce couple célèbre qui illumina les Cours parmesane et française. Protectrice des arts, chantée à Parme par les poètes de la Cour comme Frugoni, la marquise Malaspina fut, dit-on, un temps concurrente de Madame de Pompadour à Versailles. La correspondance privée de Louis XV et Don Philippe témoigne par ailleurs de l’intérêt qu’ils portaient tous deux au couple Malaspina. 

 

Protégé par leur ami Du Tillot, premier ministre du Duché de Parme, le couple voit sa grâce décroître après la mort de Louise-Elizabeth en 1759 et l’arrivée en 1769 du nouveau couple ducal, Ferdinand et son épouse Marie-Amélie, fille de l’impératrice Marie-Thérèse. Malgré la protection de cette dernière, les intrigues politiques et l’inimitié personnelle de Marie-Amélie envers sa première dame d’honneur contribuent à éloigner de la Cour de Parme le couple Malaspina et leur cher protecteur Du Tillot, envoyé par la suite en Espagne auprès de Charles III.  

 

Royaume des Deux-Siciles

 

En 1738, à la suite des conquêtes de l'infant Charles de Bourbon, il fut décidé de fonder un royaume des Deux-Siciles confié à une branche des Bourbons d'Espagne, royaume qui perdura jusqu'en 1860, avec un intermède sous Napoléon.

 

De 1738 jusqu’au milieu du siècle suivant, nombreux furent les Malaspina qui servirent la dynastie des Bourbons de Naples, essentiellement dans la diplomatie ou l’armée. Dès l’installation des Bourbons d’Espagne, on trouve au service de Charles de Bourbon, futur Charles III d’Espagne, le marquis Azzolino Malaspina, issu de la branche des Malaspina de Fosdinovo, fils de Carlo Agostino Malaspina. Jusqu’en 1751, ce marquis, qui officiait à la Cour en tant que Gentilhomme de chambre d’exercice, remplit également la fonction de ministre plénipotentiaire du Roi de Naples à Dresde, auprès de l’Electeur de Saxe. Diplomate et homme de lettres, il obtient en 1751 la charge de « Primo cavallerizzo della Regina ». 

 

En 1772, le roi Ferdinand I des Deux Siciles appelle à son service le marquis Corrado Malaspina de Fosdinovo, qu’il nomme ministre auprès de la Cour de Vienne, charge qu’il occupera pendant plus de dix ans. En 1784, le marquis Malaspina est nommé ministre plénipotentiaire à la Cour de Danemark. Ce marquis sera immortalisé par la plume d’Alexandre Dumas, qui le mettra en scène dans son roman historique La San Felice, dépeignant avec sympathie l’aide de camp courageux et fidèle du Roi de Naples, alors confronté à l’invasion des troupes napoléoniennes. Ambassadeur auprès de Joseph Bonaparte, il fut député par le Conseil de Régence pour signer la capitulation du Royaume en 1806. 

 

Alexandre Dumas écrit à son propos dans Les Bourbons de Naples  : 

 

« Ce marquis Malaspina était du reste un original. (…) Il avait conservé une habitude qu’il avait prise je ne sais où : celle de dire la vérité. Et il la disait à tous, y compris à Ferdinand I, ce qui, comme on le conçoit, était d’une grande originalité. » 

 

Ferdinand II de Bourbon, petit-fils de Ferdinand I, Roi de Naples jusqu’en 1859, aura également à son service un marquis Malaspina, Filippo, colonel de l’armée royale et Gentilhomme de chambre du Roi. Il clôt la liste des marquis qui, pendant le siècle que dura le royaume des Deux-Siciles, maintinrent un soutien continu à la dynastie des Bourbons, jouant notamment un rôle éminent dans les relations diplomatiques avec le Saint Empire.   

 

C’est de ce royaume italien des Bourbons qu’émerge au XVIIIème siècle la personnalité la plus fameuse de la Maison Malaspina, résumant et portant à son comble l’engagement de la famille au service du trône d’Espagne. 

 

 

Alejandro Malaspina

 

 

Personnage emblématique de l’engagement de la famille Malaspina au service de la Couronne Espagnole, Alejandro Malaspina est sans doute le marin espagnol le plus représentatif de la catégorie des marins-scientifiques-explorateurs du XVIIIème siècle. A la fin du siècle des Lumières, il accomplit le voyage le plus important de l’histoire maritime espagnole. L’expédition Malaspina fut à tous points de vue aussi importante que celles des capitaines Cook, Bougainville, La Pérouse ou Davis, au sein d’une tradition hispanique d’explorations maritimes dans le Pacifique, qui depuis Magellan contribuèrent de manière décisive à la connaissance de ce monde encore lointain. 

 

Alejandro, ou Alessandro Malaspina (1754-1809) naît à Mulazzo, dans l’actuelle Toscane, alors partie du Saint Empire Romain Germanique, qui avait été depuis le XIIIème siècle la capitale de la branche des Malaspina du Spino Secco. Ses parents étaient Carlo Moroello Malaspina, marquis de Mulazzo, et Caterina Meli Lupi, issue des Princes de Soragna, nièce de Giovanni Fogliani Sforza, ministre de Charles III dans le royaume de Naples et vice-roi de Sicile.  

 

Après avoir vécu à Palerme avec sa famille de 1762 à 1765 sous la protection de Fogliani Sforza, Alejandro Malaspina étudia dans le Collège Clémentin de Rome, qui avait accueilli auparavant le Comte Floridablanca. En 1773, comme de nombreux autres Malaspina avant lui, il intègre l’Ordre de Malte, où il vécut un an, apprenant les rudiments de la navigation dans la flotte de l’ordre. Cependant, par le truchement de Fogliani Sforza, il oriente bientôt sa vie vers l’Espagne des Lumières et des réformes de Charles III.  

 

En 1774, il intégre la Marine Royale espagnole, et reçoit bientôt le grade de Midship. Au cours des années suivantes, il prend part à divers faits d’armes en Afrique du Nord, en particulier, en Janvier 1775, une expédition à la rescousse de Melilla, assiégée par des troupes marocaines. 

 

De 1777 à 1779, à bord de la frégate Astrea, il participe à un voyage au Philippines, en passant par le Cap de Bonne Espérance. Au cours de ce voyage, il reçoit de Charles III le grade de lieutenant de frégate. Il participe à plusieurs batailles contre les Britanniques en 1780, au terme desquelles il est nommé lieutenant de bord. C’est durant son périples aux Philippines qu’il conçoit le projet d’un grand voyage d’investigation scientifique autour du monde.   

 

En septembre 1788, Malaspina, avec son collègue José Bustamante y Guerra, décide de faire connaître au Roi son projet d’expédition politico-scientifique d’exploration des possessions espagnoles en Amérique et en Asie. Grâce à la médiation de Antonio Valdés, capitaine général de l’armée et ministre de la Marine, le projet est approuvé par le Roi, et autorisé par le Comte de Floridablanca, premier ministre. L’expédition, menée par les corvettes La Descubierta, conduite par Malaspina, et La Atrevida, commandée par Bustamante y Guerra, quitte Cadix en Juillet 1789, avec un important personnel scientifique à bord. Pendant cinq ans, l’expédition parcourt le Río de la Plata, la côte patagonienne, les Malouines, la Terre de Feu, le Chili, le Pérou, l’Equateur, Panama, le Nicaragua, le Mexique, la Californie, les Etats-Unis, l’Alaska, le Canada, les îles Mariannes et les Philipines, l’Australia et les îles Tonga.  

 

 

Les objectifs étaient multiples. Il s’agissait d’une part de contrôler les routes commerciales et les ports du Pacifique et de compléter et perfectionner la cartographie des côtes. Il s’agissait également de réaliser de nombreuses études de géographie, d’astronomie, de botanique, de zoologie, entre autres disciplines. Mais la finalité première restait cependant l’observation de la situation sociale, politique, économique et militaire des colonies, dans l’esprit des réformes promues par Charles III.   

 

Les manuscrits de Malaspina, conservés dans l’Archive du Musée Naval de Madrid, témoignent de la nécessité de transformer la politique coloniale conformément au modèle libéral : le gouvernement devrait s’exercer à travers le contrôle religieux et politique de quelques enclaves territoriales stratégiques, le reste des territoires demeurant sous le contrôle des populations indigènes. Selon Malaspina, grâce à ce système politique, l’Angleterre avait développé les sciences et était parvenue à la prospérité économique, devenant la nation depuis laquelle se diffusaient les avancées de tous ordres. L’aspect politique détermina, en dernière instance, l’approbation du voyage par la Couronne espagnole.

 

Cet aspect politique du voyage a été discuté par Valdés et Malaspina dans une série de lettres conservées dans l’Archive du Musée Naval. La priorité de l’expédition n’était pas de proposer des réformes minimes, ni de signaler des défauts administratifs, mais bien d’étudier et d’analyser le tissu complexe sur lequel reposait la monarchie espagnole à la fin du XVIIIème siècle. 

 

Dans l’introduction de son Journal de voyage, Malaspina écrit : 

 

         « Il est nécessaire de bien connaître l’Amérique pour naviguer avec sécurité et profit sur ses côtes immenses et pour la gouverner avec équité, utilité, à l’aide des méthodes simples et uniformes (…) Il convient de s’attacher a la nature des possessions de la Couronne d’Espagne, aux conditions sociales qui les unissent, aux motifs de leur formation, à leur état actuel et aux méthodes pour parvenir à leur bien-être (…) Il est nécessaire de connaître la population indigène et la population émigrante, de respecter leurs coutumes (…) les impôts doivent être doux et les lois moins embrouillées et fragiles ». 

 

Enfin, comme il l’écrivit après à son ami Greppi : 

 

          « Sans connaître l’Amérique, comment la gouverner ? ».    

 

A son retour en Espagne le 21 septembre 1794, Malaspina présenta un rapport, Voyage politico-scientifique autour du monde, avec des observations critiques de caractère politique sur les institutions coloniales espagnoles, favorable à la concession d’une plus amples autonomie aux colonies espagnoles américaines et du Pacifique, dans le cadre d’une confédération d’états unis entre eux par le commerce.  

 

Si les propositions de Malaspina résultaient de l’observation fine de la réalité coloniale, elles illustraient également l’influence des idées libérales promues par les Sociétés Economiques Royales des Amis du Pays, protégées par Charles III, préoccupées par les diffusion des sciences et le développement économique. Alejandro Malaspina fut l’ami de diverses personnalités qui animèrent ce mouvement, parmi lesquelles Cabarrús, Campomanes, ainsi que Jovellanos, avec lequel il avait fréquenté le salon sévillan de Pablo de Olavide, auquel participaient d’autres personnes influentes du monde de la politique, des sciences et des arts. 

 

Malaspina fut rapidement reçu par les souverains, et peu de temps après, un décret royal daté du 24 mars 1795 lui concédait le grade de Brigadier de l’Armée. Pendant ce temps, les publications officielles, non plus seulement espagnoles, exaltaient la mise en œuvre et les résultats de l’expédition.  

 

L’amplitude des tâches scientifiques accomplies lors de l’expédition provoqua une authentique stupéfaction : astronomie, hydrographie, botanique, zoologie, minéralogie et étude comparée des sols, techniques minières, démographie, ethnographie, études sur l’histoire préhispanique, pharmacopée, salubrité environnementale, ressources vivantes et minérales, chemins et communications, urbanisme, impôts, trafic maritime, douanes, construction navale, pêche, défense et fortifications, universités, hôpitaux, recensements ecclésiastique et de population, en plus d’une étude physico-chimique exhaustive et la représentation artistique de villes, animaux, plantes, types humains, et lieux visités.   

 

L’expédition apporte ainsi l’un des plus importants bagages de connaissances culturelles et scientifiques jamais vus jusqu’alors. On s’attela à ordonner cet immense amas de données pour procéder à sa publication. Gloire et honneurs bien mérités attendaient le marin. Mais il n’en fut pas ainsi. 

 

L’Espagne que Alejandro Malaspina trouva à son retour différait grandement de celle qu’il avait quittée cinq ans plus tôt : le triomphe de la Révolution Française avait ému les milieux espagnols des Lumières. Floridablanca avait été remplacé à son poste de premier ministre par le Comte de Aranda, à son tour remplacé par Manuel Godoy, qui exerçait un pouvoir total sur les affaires de l’Etat. De plus, un an et demi auparavant l’Espagne et la France étaient entrées en guerre.  

 

En septembre 1795, Malaspina envoya ses écrits au gouvernement espagnol, dans l’espoir d’influer sur lui, ce qui lui valut d’être accusé par Manuel Godoy d’être un révolutionnaire et un conspirateur, puis d’être arrêté. De fait, non seulement le brigadier aspirait à dénoncer publiquement, à travers la narration de son voyage, les erreurs commises par la Couronne dans l’administration colonial, mais il critiquait également dans ses propositions le gouvernement néfaste de Godoy, proposant des méthodes pour permettre à la monarchie de recouvrer sa splendeur passée.  

 

Après un jugement douteux, Malaspina fut condamné le 20 avril 1796 à dix ans de prison au château de San Antón de la Corogne, d’où il put sortir au bout de sept ans grâce à l’intervention de son ami le Comte de Greppi auprès de Napoléon. Le tout-puissant favori de Charles IV avait également ordonné la confiscation de tous les papiers, lettres et objets relatifs à l’expédition pour en empêcher la publication. Seuls restèrent disponibles les documents relatifs à la mission de Alcalá Galiano et Valdés sur la côte nord-ouest du Canada, que ces officiers parvinrent à présenter comme distincts de l’expédition proscrite. Le souvenir du marin, ainsi effacée de la mémoires de générations postérieures, se conserva cependant de l’autre côté de l’Atlantique, surtout en Colombie Britannique (Canada), où le nom de Malaspina fut donné au détroit entre l’île Texada et la côte, ainsi qu’à une péninsule et à un pic. Sous la pression de la communauté indigène locale, dont les ancêtres avaient accueilli le marin humaniste, l’Université de Nanaimo, sur l’île de Vancouver, reçut également le nom de Malaspina.  

 

Alejandro Malaspina mourut sur sa terre natale en 1810, sept ans après sa libération. 

 

Homme des Lumières, il porta à son sommet l’engagement des Malaspina au service de l’Espagne, non seulement par l’apport scientifique inégalé de son expédition, mais aussi par son projet de réformes qui, s’il avait été appliqué, aurait pu constituer un tournant dans l’histoire politique de l’Espagne et de son Empire.